« JE PENSE DONC JE NE SUIS PAS. »
Posté par Le Pouvoir des Idées - 05/09/10 à 06:09:16
Tchouang Tseu ? Non, Fernando Pessoa.
PAR UN BEAU MATIN
Posté par Le Pouvoir des Idées - 23/07/10 à 09:07:33
« La penssée n’est pas communication.
L’écriture est solitude. »
Shan Sa (Entretien, juin 2010)
LES GOUVERNANTS ONT PLUS BESOIN DES GOUVERNÉS que les gouvernés de gouvernants.
Posté par Le Pouvoir des Idées - 23/05/10 à 06:05:05

» État ? Qu’est-ce, cela? Allons! Ouvrez les oreilles, je vais vous parler de la mort des peuples. »
Nietzsche. Ainsi parlait Zarathoustra
VOTRE PLACE VOUS ATTEND.
Posté par Le Pouvoir des Idées - 03/05/10 à 06:05:48
Le spectacle organisé de la misère est l’une des modalités du gouvernement par la peur.
DEVENIR UN FANTÔME DANS UNE SOCIÉTÉ CANNIBALE.
Posté par Le Pouvoir des Idées - 03/05/10 à 06:05:57
Qu’en pensent les agences de notation ?
À QUOI SERT L’APOCALYPSE ?
Posté par Le Pouvoir des Idées - 19/01/10 à 07:01:33
En cette période d’après-Copenhague, une seule question mérite d’être posée : comment nous habillerons-nous pour la fin du monde ? Car « le grand soir » sera finalement le dernier soir. Des soldes uniques précéderont de peu le pillage général.
Quel scénario terminal ? Apocalypse climatique, apocalypse alimentaire, apocalypse nucléaire, apocalypse démographique, apocalypse bactérienne, apocalypse économique ? Un mix de tout cela, qui sait ?
Épidémies, tremblements de terre, raz-de-marée, crise financière, 1929, Hiroshima, 11 septembre, Three Mile Island, Bhopal, Tchernobyl, AZF, l’Erika, fusillade de Colombine, guerres mondiales, Auschwitz, les khmers rouges, génocides divers … Naturelle ou humaine, la catastrophe est notre entraînement à l’apocalypse.
Et si le pouvoir lui-même peut apparaître comme une moindre catastrophe, c’est uniquement dans la mesure où il prétend nous préserver d’autres catastrophes plus graves (le chaos de la « guerre de tous contre tous » évoqué par Hobbes dans Le Léviathan).
Traditions religieuses, idéologies politiques, la prophétie déroule un récit invitant invariablement à un changement impératif. La fin du monde promettait jadis un monde nouveau, meilleur et purifié. De l’enfer naîtrait un paradis. Du chaos devait surgir l’ordre, selon une négativité hégélienne, mythologie reproduisant une eschatologie millénariste. La pensée de la fin se faisait simultanément vision d’un nouveau début. Cette option n’est désormais plus à notre portée.
Empires grec, romain, civilisation sumérienne, chaldéenne, égyptienne, maya ou aztèque : autant de décors hollywoodiens, bientôt enrichis de notre naufrage. De moins en moins de monde ne doute de la fin. Seul suspense : la question du moment exact. En attendant, la natalité se porte fort bien. Tout comme les ventes de lecteurs Blu-ray ou le montant des bonus distribués aux traders.
Parmi tous les arguments de vente utilisés par la casuistique marchande, l’apocalypse demeure largement sous-exploitée. Encore une preuve du gaspillage de notre civilisation.
Vente d’abri anti-atomique, kits de survie, tickets pour la colonisation spatiale, achats de parcelles galactiques, trafic d’armes ou de drogues : de multiples opportunités s’offrent encore à l’entrepreneur performant.
« Après moi, le déluge » déclarait le roi. Qui doute que cette pensée n’inspire pas la majorité des homo sapiens, tous livrés à l’avidité de leurs égoïsmes familiaux, tribaux et nationaux ? La conscience dépasse rarement l’horizon d’une existence individuelle.
Menace, simulation ou chantage, les bénéfices immédiats de l’apocalypse sont toujours fort appréciés par le pouvoir dans l’administration de la peur et de la survie, partant dans l’acceptation de la misère. L’événement n’a pas besoin d’avoir lieu pour produire ses effets, puisqu’il s’agit toujours de croire, de soumettre et d’obéir.
« No, we cannot.» : résume l’aveu d’impuissance délibérée de cette époque. Comme si seule la catastrophe était porteuse de leçons. Mais ceci constitue encore un vœu pieux. L’histoire n’a-t -elle pas rejoint la cohorte des religions disparues ?
« Carpe diem » disait le sage …
Cité par P. Larrouturou in Le Monde (14/01/10) : L’ancien Chef économiste du FMI, Simon Johnson, affirme que « nous nous préparons à une catastrophe énorme ». En novembre, la Société Générale a envoyé à ses clients les plus fortunés un argumentaire mettant en avant le risque d’un « global collapse », un effondrement global des marchés.
CECI N’EST PAS UN SLIP
Posté par Le Pouvoir des Idées - 29/10/09 à 05:10:45
Du Japon, une nouvelle tendance de plus.
Donner à voir son intimité, exposer ses dessous dessus : un nouvel avatar de la mode. Où le fantasme nippon traditionnel joue la séduction du leurre. La jouissance du faux rencontre un désir en plein naufrage, dans une société codée par sa servilité robotisée.
Le fétichisme pornographique dans son exhibitionnisme marchand reflète ce nouvel ordre politique. La privatisation généralisée de l’espace public.
Une »provocation » apparente, si peu ludique, aussi dérisoire que le port ostentatoire de marques vestimentaires : un conformisme de plus.
À quand une version homme de ce voyeurisme en trompe-l’oeil ?
SERIAL MEDIA
Posté par Le Pouvoir des Idées - 03/09/09 à 01:09:38
1
Dès les années soixante-dix, Andy Warhol avait annoncé que chacun serait une star au moins une minute dans sa vie.
Aujourd’hui, les caméras de vidéosurveillance accomplissent la prophétie sur le mode d’un virus. Parkings, métro, autobus, avenues, places, banques, boutiques, accueils de sociétés : des milliers d’écrans nous reflètent et nous suivent. Achats par carte bancaire, consultations par Internet, communications sur mobiles, déplacements urbains en transports publics par carte d’abonnement : les puces enregistrent la continuité des traçabilités, réalisant un degré de quadrillage policier jamais atteint dans l’histoire.
Selon un sondage Ipsos pour la Cnil de mars 2008, 71 % des Français seraient favorables à la vidéosurveillance. Puisque sondage vaut désormais scrutin, la messe est dite.
2
Tout voir, tout savoir, tout pouvoir : la visée totalitaire s’inscrit d’emblée dans la machine d’Etat.
L’histoire démontre cependant que le fantasme policier de l’omnipotence se brise toujours sur les grains de sable d’un réel par essence incontrôlable parce qu’imprévisible.
Internet ou l’utopie réalisée du capitalisme intégral: la circulation illimitée des informations parallèle à celle de la marchandise, structure un pouvoir réticulaire.
L’identité se résumant à un simple code barre et bientôt à une puce implantée.
Dans ce panoptique biométrique, la dimension totalitaire figure un parfait goulag numérique, à base de nano- téchnologies, si possible bio et vertes.
Pouvoir manipuler chacun : l’information (« le renseignement ») a toujours été une des armes favorites du pouvoir. Quitte à cultiver les menaces, à en inventer, à entretenir l’insécurité (localisée dans une guerre aux pauvres) : ainsi procède l’Etat afin de légitimer sa violence.
Le temps technologique pulvérise le temps institutionnel des procédures démocratiques traditionnelles.
Sans doute, est-ce la première fois que des dominés achètent eux-mêmes les instruments de leur asservissement, en construisant volontairement le réseau de leur assujettissement (par le biais des mouchards que sont en réalité les portables ainsi que les terminaux d’Internet _ que tout citoyen est appelé à devenir).
La vérité qui finit par transparaître est que nous regardons moins les médias que ceux-ci nous regardent.
En quoi la « communication » réalise l’achèvement d’un contrôle généralisé.
QUI VEUT UN GOUROU ?
Posté par Le Pouvoir des Idées - 13/06/09 à 05:06:55

« Je ne répondais jamais : “je ne sais pas.” »
C’est à un voyage en Inde que ce roman nous invite, une Inde du Sud, rurale, empreinte de traditions et, ici, de douceur. Et puisque nous abordons une terre imprégnée entre toutes de mystères et de sacré, il s’agira d’un voyage spirituel – le récit d’une initiation involontaire à l’état de swami (maître). Soit le portrait d’un gourou, humain, trop humain.
Raju sort de prison. Ruiné, sans plus aucun foyer ni relations, il trouve refuge, au hasard de ses pas, dans un temple abandonné. Cet homme qui, hier encore commerçant, guide touristique, puis amant et impresario d’une danseuse, avait goûté tous les matérialismes, va devenir un « saint » aux yeux des paysans voisins. À son corps défendant ? Oui et non. Car précisément ici s’exprime tout le talent de Narayan qui, en ménageant l’ambiguïté de son personnage, déploie les raffinements d’un réalisme dénué de tout manichéisme, pour mieux nous faire partager son désarroi croissant. « Il commençait à redouter ses propres talents et avait peur d’ouvrir la bouche. Un vœu de silence était indiqué, mais le silence aussi pouvait être dangereux. » Et, si, à l’origine Raju compte effectivement endosser un rôle, comme s’il revêtait un simple masque, afin de jouir d’une modeste situation de sage local, son imposture ne tardera pas à le dépasser. Les villageois, qui le consultent à tout sujet vont bientôt demander plus. Et l’entraîner dans une spirale incontrôlable. « Je voudrais que vous appreniez à penser par vous-mêmes, en toute indépendance sans vous laisser mener par le bout du nez comme du bétail. » Ce conseil fut accueilli par des murmures polis de désaccord. « _ Comment en serions-nous capables, Monsieur ? (…) Nous labourons la terre, nous gardons nos bêtes, jusque-là tout va bien, mais nous mettre à philosopher… ce n’est pas dans nos cordes. Maître ! Ce n’est pas possible. C’est à des personnages sages comme vous de penser à notre place. » Quiproquos et malentendus émaillent les échanges entre Raju et son public grandissant. Fossé entre lettrés et manuels ? Entre castes et classes ? Poids d’une culture ancestrale ? Tout cela, mais bien plus. Tout se passe comme si le jeu des apparences échappait au simulateur, se retournait contre lui et l’enfermait dans un piège _ celui d’une mission où nul subterfuge ne lui sera plus d’aucun secours. Mission dont Raju devra s’acquitter comme d’une épreuve totale, au prix le plus fort. Véritable conte moral ou fable philosophique, Le Guide relate beaucoup plus que l’histoire d’un transfert social. Réflexion sur l’identité réduite aux signes extérieurs et à leurs interprétations, méditation sur le besoin de croire, sur les pouvoirs de l’éloquence et de l’illusion, ce roman, daté de 1958, emmènera loin son lecteur. La fluidité de son écriture, qui marie avec grâce ironie et profondeur, touche juste par son humanité.
A QUOI SERT LE POUVOIR DES IDÉES ?
Posté par Le Pouvoir des Idées - 17/05/09 à 05:05:40
Idées ? Livres ? Armes ?
En elles-mêmes, les idées n’ont aucun pouvoir.
Comment les idées se réalisent : comment les idées s’incarnent.
Comment certains hommes les portent, les diffusent puis les partagent. Médiations échangées, valeurs symboliques, véhicules dépassant l’espace et le temps afin de multiplier et d’unifier des forces. Le message se fait institution, le sens devient ordre, la raison se transforme en État. Code d’une folie imposée.
Le grand secret : comment le pouvoir des des idées se transmue t-il en idées du pouvoir.
Manipulation des esprits, contrôle des pensées, fabrique d’illusions et de croyances, domestication des corps, constitution des troupeaux régentés, production de la soumission.
Le storytelling ne date pas d’aujourd’hui. L’histoire est le recueil de nos délires.
De l’idée à l’idolâtrie, il n’y a qu’un pas que religions et politiques (mais n’est-ce pas la même chose au fond ?) s’empressent de franchir dans l’adoration du Maître.
Le monde des idées est ce monde virtuel (ne datant pas des ordinateurs) qui s’actualise en permanence sous la forme de liens sociaux (mentaux). Exemples : les concepts de Loi ou de Monnaie.
(A suivre)
À QUOI SERT AILLEURS ?
Posté par Le Pouvoir des Idées - 13/04/09 à 04:04:13
Ailleurs… Mot magique comme il en existe peu.
Destination idéale, promesse de tous les enchantements de l’exotique et de tous les mirages des lointains.
Appel du grand large, fuite, voyage, aspiration d’autant plus forte que vague, indéfinie.
Besoin de rompre, de changer, de respirer.
Nouveaux horizons, nouveaux départs, nouveaux espoirs.
Utopie nécessaire vers où se perdre. Comme pour se retrouver.
Invocation d’une évasion absolue, celle d’un non-lieu rédempteur.
Nostalgie d’un âge d’or mythique, Eldorado fatal où paradis et enfer se succèdent, se confondent, se jouent de nos repères.
Ailleurs rime avec meilleur.
Ailleurs dessine notre prochain ici.
Ailleurs chante l’infini. Où la liberté brille de mille dangers.
Parce que l’Ailleurs toujours se dérobe. On n’ira jamais assez loin pour atteindre Ailleurs.
Est-ce qu’ailleurs reste ailleurs si j’y suis ?
Ailleurs nous changera, espère-t-on. Ailleurs changera tout, rêve-t-on.
Ailleurs, rencontrerons-nous enfin l’Autre, plus vrai que nature.
Ailleurs figure cette différence à la fois espérée, crainte et imaginée.
Langue incompréhensible, visages impénétrables, règles mystérieuses, rituels indéchiffrables, lieux inconnus : dépaysé enfin, étranger parmi d’autres étrangers, rendu à notre propre énigme radicale. Bienheureuse ignorance, irréductible nudité, où se déploierait la pureté d’un premier matin du monde.
Ailleurs n’est ni ici ou là.
Ailleurs est-il notre seul au-delà, ici-bas ?
J’irai voir ailleurs si l’herbe est plus verte.
J’irai voir ailleurs si tu y es.
NO ID DAY
Posté par Le Pouvoir des Idées - 13/03/09 à 07:03:11

POUR LA JOURNÉE SANS IDÉE
Laisser reposer la cafetière, c’est bon pour la santé. Diminuer le temps de cerveau disponible, oui, c’est possible avec la Grève des idées.
À l’appel de :
l’Amicale des Siesteurs du Lot & Garonne, La Fédération Française des Usagers des chaises longues, l’Association pour une Vie Plus Horizontale, le Mouvement du Bâillement Intégral, Le Centre des Ronfleurs Anonymes, La Confédération Générale des Ondes Alpha, Le Front de Libération des Oreillers Limougeauds, le Rocking Chair Club de France, l’Union des Dormeurs Bénévoles de France, le Cercle des Taoïstes Corses, Le Mouvement Marseillais pour le Déjeuner en Paix, Les Amis de la Couette au Bureau, le Syndicat des Partisans du Silence, l’Association Nationale des Non Travailleurs du Chapeau, le Mouvement pour une Digestion plus Humaine.
« As-tu une idée ?
_ Pas la moindre.
_ ?! Béh, tu pourrais chercher …
_ Désolé,vieux, c’est le NO ID DAY …
_ Ah, ok ok ok ! Je vois… Excuse-moi ! »
Croit-on que la terre s’arrêtera de tourner le jour où les terriens s’arrêteront de penser ? Neni ! Cela se serait déjà produit, et plutôt deux fois qu’une. Non, ce jour-là, chacun respirera mieux.
« Ce n’est pas le sommeil de la raison qui engendre les monstres, mais la raison insomniaque. » (Nietzsche)
Voici qu’en ces temps livrés à un abêtissement organisé, la possession d’un cerveau s’avère un inconvénient. Et combien plus son usage …
La voix de son maître n’est pas la voie. Notre temps de cerveau nous appartient, si nous ne sommes pas des veaux. Le jour sans idée ? Un jour comme un autre dans la politique et la publicité.
©Hervé Leitner/lepouvoirdesidees.com/ Merci à Otto Quéméré, DA
À QUOI SERT LE CERVEAU ?
Posté par Le Pouvoir des Idées - 19/02/09 à 05:02:11
Deux sous-marin nucléaires, un espace grand comme l’Atlantique et pourtant une collision qui frôle la catastrophe… Nous sommes encore vivants. Et si la compétence n’était qu’une croyance produite par l’obéissance ?
À QUOI SERT LA VÉRITÉ ?
Posté par Le Pouvoir des Idées - 03/02/09 à 06:02:22
« La guerre des classes existe, c’est un fait, mais c’est la mienne, la classe des riches, qui mène cette guerre et nous sommes en train de la remporter. »
Warren Buffet.
Seconde fortune mondiale (2008), gérant du premier fond de pension américain.
(Interview au « New York Times », 26/11/06)
François Ruffin, La guerre des classes, Fayard
LA FAMILLE EST UN ROMAN
Posté par Le Pouvoir des Idées - 03/02/09 à 03:02:00
À part l’amour, peu de thèmes ont autant inspiré les écrivains que la famille. Buddenbrook, Karamazov, Forsyte : ces noms de famille imaginaires ne sont-ils pas aussi illustres que ceux de leurs géniteurs ? De Balzac à Mauriac, de Dostoïevski à Philip Roth, de Thomas Mann à Isaac Bashevis Singer en passant par Gide, la généalogie est innombrable. Inévitablement arbitraire, la sélection suivante a privilégié le choix de la plus grande diversité possible. France, Allemagne, Amérique, Inde et Japon : autant de voix, au féminin et au masculin, pour raconter la famille. Racisme, cupidité, passions, pesanteurs parentales, oppression féminine, violences urbaines, bonheurs et blessures… Une histoire de famille ne s’écrit pas sans écrire le monde qui l’entoure.
Michael Krüger
Histoires de famille
Nouvelles (traduites de l’allemand), éditions du Seuil
Dans la famille Livre, je demande l’« écrivain-éditeur-journaliste littéraire ». Exerçant ces trois métiers, Michael Krüger était le mieux placé pour décrire la république des lettres allemande. Et au championnat de l’humour foutraque, son recueil de nouvelles devrait remporter tous les lauriers.
Que devient le livre aujourd’hui dans notre « télexistence » ? To sell or not to be semble la première réponse. Exemple, cet « auteur » qui narre en quatorze volumes la totalité des péripéties de sa famille, promue actionnaire d’une entreprise littéraire florissante. Un labeur épuisant ? « C’était seulement parce qu’il me permettait de me tenir éloigné de ma famille, sinon de l’humanité en général. » Si le livre reste une grande famille, l’auteur sera le moins qualifié pour défendre son œuvre, celle-ci dépendant des avis des commerciaux des maisons d’édition, seuls juges de son adéquation aux « attentes du marché ». Derrière le talent de la dérision, il y a la férocité du diagnostic. Celui du règne télévisuel, du conformisme et de la démagogie. Une tyrannie marketing, résumée par cette insulte suprême : « Vous êtes un invendu ! »
Catherine Cusset
La Haine de la famille
Roman, éditions Gallimard
La famille comme un grand cirque. Le père : « Il crie parce qu’elle chuchote et qu’il n’entend pas. » La fille : « Mais, papa, arrête de crier, je travaille, j’essaie de me concentrer, c’est pénible ! » « Je ne crie pas », hurle-t-il. La mère : « Elle est en train de préparer le dîner, un dîner de plus pour six personnes dont aucune des cinq autres ne l’aide. » La famille ? Un deuxième travail à temps complet, surtout pour la mère. « Elle hait la famille et ne cesse de le clamer. Elle se demande comment elle a pu faire quatre enfants. Elle déteste le bruit, le nombre, les querelles, les fêtes, les dîners familiaux, les repas à préparer, les six sandwiches à tartiner avant chaque départ en vacances, cette fête abominablement commerciale qu’est Noël, les vacances qui n’en sont pas puisqu’on se retrouve tous ensemble… » Un sentiment de « vide » l’accable-t-elle ? Normal : elle aimerait n’écouter que France-Culture en permanence et refuse l’« engrenage biologique de cette machine à vivre sans penser qui soulage de la difficulté de vivre ». D’ailleurs, elle « déteste les bébés, les seuls qu’elle ait jamais aimés étaient les siens mais tous les autres l’insupportent avec leurs odeurs de caca, leurs cris, le radotage qui les entoure et remplace la conversation ».
Formules fortes, tableaux savoureux, cette chronique se lira comme un album de photos de famille. Avec comme figures majeures les femmes, saisies dans toute la tension de leurs contradictions : entre désirs de séduction, responsabilités familiales et ambitions professionnelles.
Murakami Ryû
Lignes
Roman (traduit du japonais), éditions Philippe Picquier
Une nouvelle catastrophe nucléaire a eu lieu au Japon. Une autre, après Hiroshima et Nagasaki. L’explosion de la bombe a désintégré la famille traditionnelle. Cette « cellule nucléaire », selon les termes consacrés, a volé en éclats pour ne plus laisser que des individus « atomisés ». Des personnes sans attaches ni liens affectifs, ne sachant plus communiquer qu’avec des coups. Une charge composée d’exploitation, de chômage, de misère, d’alcoolisme et de drogue a été pulvérisée. Solitude, angoisse, folie et violence en sont les retombées. La violence, surtout, parce que ses effets se reproduisent comme des mines personnelles. « Je fais subir aux autres ce que ma mère m’a fait subir », explique un sadique. « Son père avait toujours été ambigu dans la manière de gérer les pulsions agressives qu’il nourrissait à l’endroit de son supérieur, et c’était elle et sa mère qui en avaient fait les frais », analyse une victime de sévices domestiques. « Pourquoi les hommes attrapent-ils systématiquement les femmes par les cheveux quand ils les battent ? Son père aussi saisissait toujours Yoshiki ou sa mère par les cheveux quand il les frappait au visage ou quand il leur donnait des coups de pied dans le ventre. »
Des parents qui battent leurs enfants, des maris qui brutalisent leur femme, des fils martyrisant leur père : bienvenue en 2001. Étiqueté comme le Brett Eston Ellis japonais, Murakami Ryû dresse ici un inventaire de pathologies contemporaines. Sous forme de tranches de vie, tout un monde de dérèglements défile. Bouffées délirantes, accès d’agressivité, désirs sado-masochistes : où est la réalité ? Dans les images de la presse people ? Dans celles de ce film ? De cette vidéo ou de ce jeu dont le zapping peuple nos foyers numériques ? De ces récits relatés avec toute la froideur d’un clinicien se dégage un trouble fascinant. Si l’écrivain a une mission, celle-ci n’est-elle pas de décrire le monde présent sous nos yeux ?
Pascale Kramer
Les Vivants
Roman, Calmann-Lévy
« Se pouvait-il qu’il y ait une douleur pire encore que celle d’avoir vu mourir ses enfants ? » Les Vivants auraient pu s’appeler « Les Survivants ». Survivant, ne faut-il pas l’être si l’on ne veut pas se transformer en mort-vivant ? Singulièrement, lorsqu’on ne parvient pas à accomplir son travail de deuil ? C’est pour ne l’avoir pas pu (ou voulu) qu’une jeune femme va entraîner sa famille dans une crise, après la mort accidentelle de ses deux enfants, survenue lors d’un jeu pendant les vacances. Jusqu’à quel point peut-on alors compter sur le soutien que les vôtres sont censés vous offrir ? « La vie l’écorchait où qu’elle se posât et ce tourment, sur lequel elle s’était toujours tue, était hélas impossible à partager. » Les « vivants » sont ceux qui manifesteront une obstinée volonté de continuer, malgré tout. Sa mère, son frère et son mari. « L’idée que c’était désormais chacun pour soi commençait à germer… »
Le roman de Pascale Kramer dépeint une déflagration dont les ondes de choc infiltrent et minent le cours des gestes les plus quotidiens, où imperceptiblement la « lassitude prenant le pas sur la pitié », où tout devient « lentement impossible ». Servi par une écriture aussi sobre qu’intense, qu’illuminent des éclairs de sensualité, Les Vivants déroule le film d’un trauma. Sans fausse pudeur ni angélisme.
Anita Desai
Le Jeûne et le festin
Roman (traduit de l’anglais), Mercure de France
« Manmanetpapa. Mamanpapa. Papamaman. On avait peine à croire qu’ils aient jamais eu d’existence distincte, qu’ils aient été des entités distinctes, et non pas mamanpapa d’un seul trait. » Est-ce sa myopie qui fait parler ainsi Uma ? Ou sa simplicité d’esprit ? Pourquoi les parents ne seraient-ils pas perçus, eux aussi, sous les traits d’une créature fabuleuse dans un pays où certaines divinités possèdent plusieurs bras et jambes, à savoir l’Inde ? Dans ce « sous-continent » où, rappelle sa mère : « De mon temps, dans ma famille, on ne donnait pas de sucreries, de noix, de bonnes choses à manger aux filles », les traditions ont la peau dure. Le problème d’Uma est double. Un : elle est une fille. Deux : la beauté ne la caractérise pas. Autant dire que sa valeur avoisine le zéro sur le marché des mariages arrangés par les parents. Mais qu’advient-il à Anamika, la jolie cousine mariée ? Elle « passait ses journées dans la cuisine à préparer des repas pour sa belle-famille qui était si nombreuse qu’il y avait plusieurs services – on servait d’abord les hommes, puis les enfants, et enfin les femmes ». Marchandise, servante ou esclave : plus qu’un énième réquisitoire contre la condition des femmes en Inde, Le Jeûne et le festin nous raconte comment les choses les plus absurdes et les plus injustes sont vécues comme les plus normales, pour être finalement acceptées. Mais, loin de tout ethnocentrisme, l’aliénation ne concerne pas seulement les « autres ».
Le roman d’Anita Desai (elle-même à moitié indienne) se révèle particulièrement brillant dans la mise en regard que le portrait d’une Amérique moyenne introduit. Parce qu’il est un garçon et que, par conséquent, il jouit du droit d’étudier et de voyager, Arun va découvrir un pays à bien des égards « spécial ». Une Amérique abrutie de conformisme, névrosée et boulimique, droguée au shopping et à la télévision, dont le jogging métaphorise la seule fuite permettant d’échapper au vide d’un défilé ininterrompu de parkings, de centres commerciaux, de galeries marchandes et de coquets pavillons, tous semblables. Le « festin », tant promis, aura là un goût de nausée.
Dorothy West
Le Mariage
Roman (traduit de l’anglais), éditions Le Serpent à plumes
« Ils étaient au Nord. Révolue, la corde des lynchages. Disparues, les croix en flammes. Fini de marcher dans le caniveau pour laisser la place au premier Blanc venu. Plus de ces appellations familières, “Tata Mary” ou “Oncle Tom”. Terminé, de mourir par manque de médecin ; oubliés, les enfants ignares qui usaient leur dos dans les champs pendant que la cloche de l’école appelait les enfants des Blancs. »
Du Sud esclavagiste au Nord raciste, des champs de coton aux ghettos de New York, jusqu’à une île résidentielle réservée aux nantis, voici l’histoire d’une famille de la haute bourgeoisie noire. Une généalogie de l’ascension sociale et de la libération. Saga remarquable où l’on verra deux couleurs se mélanger ainsi que des hommes et des femmes s’aimer en franchissant la « ligne de démarcation ». Cette barrière qui sépare le Blanc du Noir comme le riche du pauvre ne résistera pas ici aux assauts de la passion. Sangs mêlés, « mariages mixtes » et métissage affronteront préjugés et interdits pour subvertir un monde qui n’en a pas fini avec ses discriminations. Et ses fantasmes (« pureté », « différence », « souillure », etc.). Qui suis-je ? semblent se demander plusieurs des personnages de cette fresque. Une couleur ? Une classe ? Un nom ? Et mes sentiments ? « Moi, quand je me pince, je ne sens pas la couleur. Je sens juste la douleur. » Tout est dit ou presque dans la réflexion que cette jeune femme noire adresse à sa sœur, si claire de peau qu’elle passe pour une Blanche. Dès lors, seule importe la conscience que l’on se fait de son identité. Mais celle-ci est-elle libre et personnelle ou bien est-elle héritée d’une histoire et produite par une situation sociale donnée ? « Il ignorait tout de ce sentiment aveugle aux préjugés de couleur, de race, de classe sociale ou de religion, ainsi qu’à mille autres critères étrangers à la passion amoureuse mais inhérents au mariage. »
Une peau s’enflamme pour une autre et le désir consume les corps comme les idées reçues. Profondeur psychologique, ampleur de construction, ironie mordante et résonances bibliques : un roman passionnant.
Emmanuel Bove
Le Beau-Fils
Roman, éditions Le Passeur
« Elle aimait Jean-Noël, mais elle avait trop entendu parler, au cours de son existence, de la valeur de l’argent, de la difficulté de le gagner pour ne pas appréhender d’abandonner sa famille pour un homme qui ne possédait rien. » Voilà l’histoire d’un homme qui court littéralement après une famille. Pas celle dont il est issu, dont il a honte et qu’il fuit. Non, il poursuit sa belle-famille, celle qui a connue, enfant, durant le second mariage de son père, et qui le rejette après la mort de ce dernier. Cette si bien nommée « belle-famille » n’a de cesse de se débarrasser de cet « étranger », témoignage gênant d’une mésalliance entre deux milieux distincts, l’un modeste, l’autre fortuné, et preuve honteuse d’une erreur de jeunesse de la veuve. Cette femme, la belle-mère, sera l’obsession de son beau-fils. Une illusion en face de laquelle sa première femme, sa maîtresse et sa seconde femme ne pèseront rien. « Vous ne savez pas discerner qui vous aime de qui ne vous aime pas », lui dit-on un jour. Mais que valent les conseils ?
Le Beau-Fils, la plus autobiographique des œuvres de son auteur, dévoile la part ordinaire d’inhumanité à l’œuvre en chacun. Théâtre de faux-semblants où vanités et naïvetés se croisent dans un brouillard de méprises, peintures d’existences étriquées, égoïsmes soucieux du sens des convenances afin d’habiller leurs arrière-pensées, inconscience d’un anti-héros acharné à accumuler les faux pas qui le piégeront à l’instar d’une fatalité, tout l’univers bovien est là, brossé avec ce qui faisait sa marque : élégance de la langue, génie d’un pathétique sans pathos et détachement ponctué de traits de laconisme ironique.
( Article paru dans « Double » )
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